Jeudi, 21 mai 2026 – Le golfe de la Guinée traverse une crise. Le changement climatique, l’épuisement des stocks halieutiques et les tensions transfrontalières menacent les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire de millions de communautés côtières en Afrique de l’Ouest, tandis que les cadres de gouvernance censés les protéger n’ont pas évolué au même rythme. La Dre Toyosi Igejongbo, chercheuse en sciences marines et ancienne participante du programme Science by Women (7e édition), travaille à changer cette réalité.
Son projet, Fisheries Without Borders, réunit le Nigeria, le Ghana et le Bénin dans un rare exercice de coopération scientifique et diplomatique transnationale, qui place les connaissances écologiques locales sur un pied d’égalité avec la recherche formelle et met les femmes africaines au cœur des solutions de résilience climatique.
Dans cet interview, elle revient sur les complexités scientifiques et politiques liées à la gestion de ressources marines partagées entre trois nations souveraines, sur l’influence durable de son passage à PLOCAN et sur ce que signifie liderer en tant que femme dans un domaine qui a longtemps détourné le regard.
En quoi consiste « Fisheries Without Borders » et pourquoi ce projet est-il particulièrement pertinent aujourd’hui ?
Le projet est né du constat grandissant que les pêcheries du golfe de la Guinée subissent une pression croissante due au changement climatique, à l’épuisement des ressources et à l’augmentation des conflits entre les usagers des ressources. Dans mon travail auprès des communautés côtières, j’ai pu constater directement comment l’évolution des conditions océaniques, la diminution des stocks de poissons et la faiblesse des structures de gouvernance affectent les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et la stabilité sociale. En parallèle, il existe une richesse considérable de savoirs autochtones et d’expériences locales qui restent sous-exploités dans les systèmes formels de gestion. Cette déconnexion entre la science, les politiques publiques et les réalités des communautés a fortement motivé la création de ce projet.
Ce projet est aujourd’hui plus important que jamais, car les défis auxquels sont confrontés les écosystèmes marins et les populations côtières s’intensifient et deviennent plus complexes au-delà des frontières nationales. Le changement climatique modifie non seulement la répartition et la productivité des poissons, mais accroît également la concurrence et les tensions entre les communautés de pêcheurs de la région. Répondre à ces enjeux exige des approches urgentes, coordonnées et inclusives qui dépassent les solutions limitées à un seul pays.
La gestion des pêcheries entre trois nations souveraines est extrêmement complexe. Quels ont été les principaux défis scientifiques et diplomatiques rencontrés lors de la conception de ce projet ?
Concevoir un projet impliquant le Nigeria, le Ghana et le Bénin nous a obligés à penser au-delà de la seule science, car la gouvernance des pêcheries dans le golfe de Guinée est profondément liée aux politiques publiques, aux moyens de subsistance, à la culture et à la politique régionale. L’un des principaux défis scientifiques a été l’intégration de différents systèmes de connaissances. Les communautés côtières possèdent des générations de savoirs écologiques traditionnels sur la migration des poissons, les changements saisonniers et le comportement des écosystèmes, mais ces connaissances sont souvent exclues des cadres formels de gouvernance. Notre projet crée volontairement un espace où les preuves scientifiques et les savoirs autochtones peuvent se compléter dans la prise de décision.
Sur le plan diplomatique, l’un des principaux défis a été de garantir une représentation équilibrée et d’instaurer la confiance entre les parties prenantes issues de différents pays et institutions. Les ressources halieutiques du golfe de Guinée sont partagées, mais chaque pays peut avoir des priorités nationales, des réglementations et des structures de contrôle différentes. Construire un cadre collaboratif a nécessité un dialogue attentif afin qu’aucun pays ne se sente marginalisé et que tous les partenaires perçoivent les bénéfices mutuels de la coopération régionale.
Il y a également eu des défis liés à la langue et à la coordination institutionnelle, notamment entre partenaires anglophones et francophones. Nous avons donc investi des efforts considérables dans la construction de partenariats fondés sur la transparence, l’inclusion et l’engagement continu. Finalement, ces défis ont renforcé l’importance de la collaboration régionale. Ils nous ont montré que la gestion durable des pêcheries en Afrique de l’Ouest ne peut réussir à travers des actions nationales isolées ; elle nécessite confiance, partage des connaissances et gouvernance coordonnée au-delà des frontières.
Vous avez participé à la 7e édition du programme Science by Women à PLOCAN (Plateforme océanique des Canaries). Avec le recul, quelle expérience durant cette bourse a été la plus transformatrice pour votre carrière ?
L’un des aspects les plus transformateurs de mon expérience a été l’exposition à des approches véritablement interdisciplinaires et internationales de la gouvernance marine et de la durabilité des océans. Cette bourse m’a placée dans un environnement où scientifiques, décideurs politiques, innovateurs et experts techniques du monde entier travaillaient ensemble pour résoudre des défis océaniques complexes. Cette expérience a profondément changé ma manière d’envisager la recherche halieutique et le leadership.
Avant cette bourse, mon travail se concentrait principalement sur les dimensions scientifiques et écologiques. Cependant, mon passage à PLOCAN m’a permis de mieux comprendre comment la science peut être traduite en politiques publiques, diplomatie, innovation et action communautaire. J’ai été particulièrement inspirée par l’accent mis sur la gouvernance collaborative, l’implication des parties prenantes et l’utilisation de la science comme pont entre les institutions et les sociétés. Il m’est alors apparu clairement qu’une gestion durable des ressources marines ne peut réussir uniquement grâce à des recherches isolées ; elle nécessite des partenariats qui traversent les secteurs et les frontières nationales.
Pouvez-vous établir un lien direct entre quelque chose que vous avez appris — ou une relation que vous avez nouée — durant Science by Women et une décision concrète prise lors du développement ou de la présentation de ce projet ?
L’une des leçons les plus importantes que j’ai retenues de Science by Women est l’importance de construire très tôt des réseaux transnationaux et multipartites dans la conception d’un projet. Durant la bourse, j’ai échangé avec des experts travaillant sur la gouvernance des océans, l’économie bleue, la résilience climatique et la coopération marine internationale. Ces interactions ont directement influencé ma décision de structurer cette subvention autour d’une collaboration transfrontalière entre le Nigeria, le Ghana et le Bénin, plutôt que de la concevoir comme une intervention limitée à un seul pays.
La bourse a également renforcé ma confiance dans la capacité de la recherche dirigée par des Africains à prendre place dans les débats mondiaux sur la résilience climatique et la durabilité marine. Lors du développement et de la présentation du projet, j’ai été plus attentive à le présenter non seulement comme une initiative liée aux pêcheries, mais aussi comme une plateforme de coopération régionale, de gouvernance sensible aux conflits et d’adaptation climatique portée localement. Cette vision plus large a été fortement influencée par l’exposition interdisciplinaire que j’ai reçue à PLOCAN.
En tant que femme dirigeant un projet de recherche multinational et financé par plusieurs bailleurs dans un domaine historiquement dominé par les hommes, quels obstacles avez-vous rencontrés et comment les avez-vous surmontés ?
En tant que femme dirigeant une initiative multinationale et financée par plusieurs bailleurs dans le domaine des pêcheries et de la gouvernance marine, l’un des principaux obstacles auxquels j’ai été confrontée est la perception persistante selon laquelle le leadership dans les sciences techniques et de terrain devrait principalement être masculin. Il y a eu des moments où mon expertise a été remise en question plus sévèrement ou où mon leadership a été sous-estimé jusqu’à ce que je démontre constamment mes compétences par des résultats concrets.
Un autre défi a été de concilier de multiples responsabilités tout en maintenant une visibilité dans des environnements scientifiques hautement compétitifs. J’ai surmonté nombre de ces obstacles grâce à la persévérance, à la collaboration et à une formation continue. J’ai volontairement construit des réseaux scientifiques solides, recherché des partenariats interdisciplinaires et gardé comme priorité la production d’un travail à fort impact capable de parler de lui-même.
Le programme de bourses de Fundación Mujeres por África soutient spécifiquement les chercheuses africaines. Selon vous, qu’est-ce que cette approche ciblée permet que les financements plus généraux ne permettent pas ?
Ce qui rend l’approche ciblée de Fundación Mujeres por África si puissante, c’est qu’elle répond à des inégalités structurelles que les financements scientifiques plus généraux ignorent souvent. De nombreux systèmes de financement traditionnels se concentrent principalement sur les résultats de recherche sans prendre pleinement en compte les obstacles inégaux auxquels les femmes sont confrontées pour accéder aux opportunités, aux postes de leadership, à la mobilité internationale et à la visibilité professionnelle. Cette bourse fait bien plus que financer la recherche : elle construit la confiance, les réseaux, le mentorat et la visibilité internationale des scientifiques africaines.
Elle crée également un écosystème de soutien dans lequel les femmes peuvent échanger avec des personnes confrontées à des réalités similaires. Ce sentiment de visibilité et d’appartenance est extrêmement important, car la représentation compte. Lorsque les scientifiques africaines bénéficient d’un soutien intentionnel, elles sont davantage susceptibles d’accéder à des postes de leadership, de mentoriser de jeunes chercheuses, d’influencer les débats politiques et d’apporter des solutions ancrées dans les réalités locales. À bien des égards, le programme contribue à redéfinir l’avenir du leadership scientifique en veillant à ce que des femmes talentueuses ne soient pas exclues des conversations mondiales en raison de barrières systémiques.
Quel message adresseriez-vous à une jeune femme du Nigeria, du Ghana ou du Bénin passionnée par les sciences océaniques mais qui estime que le chemin vers un leadership international dans la recherche est hors de portée ?
À une jeune femme du Nigeria, du Ghana ou du Bénin qui rêve d’une carrière dans les sciences océaniques, je dirais ceci : votre origine ne limite pas votre potentiel. Le leadership international en recherche peut parfois sembler lointain, surtout lorsque les ressources, le mentorat ou les opportunités paraissent limités, mais votre passion, votre curiosité et votre persévérance peuvent ouvrir des portes que vous n’imaginez peut-être même pas aujourd’hui.
Ne vous laissez pas décourager par des environnements où l’on vous sous-estime ou où peu de femmes sont représentées. Concentrez-vous plutôt sur l’acquisition de connaissances, la recherche de mentors, le développement de collaborations et l’ouverture à des opportunités au-delà de votre environnement immédiat. La science est de plus en plus globale et interdisciplinaire ; le monde a besoin de davantage de femmes africaines apportant leurs perspectives et leurs solutions aux défis océaniques et climatiques.
Et surtout, croyez que votre voix et votre recherche comptent. Les communautés de nos côtes font face à de véritables défis environnementaux et de subsistance, et nombre des solutions viendront de jeunes scientifiques africaines qui comprennent ces réalités de première main. Le leadership n’est pas réservé à quelques pays ou institutions ; il se construit grâce à l’engagement, au courage et à la volonté de continuer à apprendre et à contribuer malgré les obstacles.
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